Toutes les informations ici reportées sont tirées du livre d’Umberto Pelazza et Antonio Vizzi “Trofeo Mezzalama – Mito e Realtà 1933-1997”
OTTORINO MEZZALAMA
Le moniteur de ski-alpinisme
"Grand, carré, avec un visage sérieux,
énergique, traversé par deux grandes
moustaches noires": c’est ainsi que Pietro
Ghiglione, alpiniste et écrivain de montagne,
évoque son ami Ottorino Mezzalama, sous-lieutenant
d’artillerie, au moment où ils se présentèrent
tous deux à Turin en octobre 1915 devant le
3ème Régiment des Chasseurs Alpins avec
les autres officiers moniteurs de ski convoqués
pour les “leçons de guerre".
Né à Bologne en 1888, Ottorino Mezzalama
avait participé en 1912 aux opérations
du front libien sous le grade de sergent, et il avait
reçu une citation pour avoir “rempli
ses fonctions avec calme et mépris du danger,
même sous le feu ennemi”. Il fut rappelé
lorsque la première guerre mondiale éclata,
avec le grade de sous-lieutenant de réserve.
Il sera promu lieutenant en 1916 et capitaine l’année
suivante.
A la veille de la date fatidique du 24 mai, environ
trois mille chasseurs avaient déjà pris
connaissance, peu ou prou, des modalités d’utilisation
du nouvel équipement et chaque bataillon avait
en dotation un peloton de skieurs ayant essentiellement
un rôle d’explorateurs. Mais l’on
dut très vite s’apercevoir que le niveau
de préparation des adversaires était
largement supérieur.
Les hostilités etant déjà engagées,
l’on dut rappeler en toute hâte sous les
armes les skieurs vétérans et les moniteurs
des sociétés sportives. C’est
ainsi que l’on dut instaurer des cours réguliers,
programmés durant l’hiver, phase de stagnation
des opérations. Ils se déroulaient dans
diverses localités des Alpes Occidentales non
engagées dans le conflit, partout où
il y avait de petites casernes, des cabanes de bergers
et des refuges.
Il existait déjà un manuel technique
“Istruzione sull’uso degli sci”
(Guide à l’utilisation des skis) édité
par l’Etat Major en 1908 et modifié en
1912 suite à l’adoption des deux bâtons.
Le matériel était généralement
en frêne (les skis novégiens en hickory
étaient rares car trop coûteux), ils
mesuraient 215 cm de long et 7 cm de large; leur poids
était d’environ 5 kilos. Le premier cours
se déroula en octobre 1915 sur le Col du Petit
Saint Bernard; le second près de l’ancien
château de chasse de Dondena, dans la haute
vallée de Champorcher. Ottorino Mezzalama en
était le directeur technique.
"Réservé, silencieux, assez solitaire"
poursuit Ghiglione "une fois ses skis chaussés,
il devenait actif, entreprenant et dynamique; une
volonté lucide et tenace, soutenue par une
résistance à toute épreuve sur
laquelle on pouvait compter".
Ses collègues et ses élèves étaient
impressionnés par son énorme sac de
montagne qu’il ne confiait jamias à personne,
pas même à son ordonnance, et dans lequel
il enfilait tout ce qui pouvait lui sembler utile,
pour faire face aux situations les plus impensables”.
On ne sait jamais” disait-il, “en montagne,
on sait quand on part mais on ne sait jamais quand
on pourra rentrer".
Les cours se prolongèrent durant tout l’hiver
1916/17 en Vallée de Stura, à Bardonnèche,
au passage du Mont-Genèvre, à Salice
d’Ulzio et au Breuil; ils furent ensuite transférés
à l’arrière, tout près
du front, à l’abri derrière les
détachements. En 1917, 26 compagnies de skieurs
furent constituées, regroupées en 13
bataillons (au 3ème bataillon de chasseurs
fut attribué le bataillon de skieurs “Courmayeur”).
Ils passeront à l’action dans divers
endroits et ils remportèrent d’importants
succès : en Valcamonica et en Valteline, ils
passeront à la postérité sous
le nom de “guerriers blancs de l’Adamello".
Réalisé en marge du conflit, le premier
entraînement de masse sur les skis à
caractère national passa pratiquement inaperçu
dans le grand livre des évènements qui
ravageaient à l’époque l’Italie
et l’Europe. Mais il constitua une précieuse
graine qui donnera ses fruits au cours des années
successives.
C’est en 1920 que l’on peut considérer
comme terminée la période d’expérimentation
initiale : le mot “ski” plutôt rébarbatif
se modifie et devient en italien “sci”.
Il semble ainsi gagner en fluidité. Tandis
que les blessures de la guerre se cicatrisent lentement,
la pratique sportive prend pied. Elle se ramifie très
rapidement en plusieurs disciplines spécifiques
: descente, fond, saut, bob, luge, avec inévitablement
tous leurs aspects compétitifs.
Mais le ski-alpinisme semble ne pas vouloir participer
à l’euphorie générale :
doté d’un caractère réticent,
tel un aristocrate fidèle à ses origines,
il a choisi son terrain d’action au milieu de
la solitude et du silence. Le skieur-alpiniste dédaigne
aussi bien les pistes de descente que les anneaux
de fond, où il n’est pas maître
de ses décisions. L’aspect compétitif
lui est donc étranger et il manifeste aussi
extérieurement sa singularité de par
sa tenue strictement alpine, et l’utilisation
de skis plus courts; il utilise un équipement
bivalent pour les montées et les descentes.
Ses départs, sac à dos sur le épaules,
se font avant l’aube et il ignore les remontées
mécaniques (les premiers systèmes de
glisseurs à câble remontent à
1930). La minuscule patrouille féminine qui
affronte cette nouvelle discipline élimine
les jupes et endosse vaillamment les pantalons (de
leur mari ou de leur père, du moins dans les
premiers temps).
L’exploration systématique des Alpes
commence alors, à travers la recherche de parcours
dont le but n’est pas forcément la conquête
d’une cime; les bassins et les pentes ne représentent
plus les incontournables moments intermédiaires
d’approche, mais ils revêtent au contraire
la même importance que les parois verticales
pour les alpinistes.
Le sentier de l’An deux mille
Ottorino Mezzalama a entre-temps passé
sa maîtrise de Sciences Commerciales et Economiques
et il s’est transféré à
Turin. Il est membre du Ski Club et du CAI, il pratique
la gymnastique, l’escrime et l’aviron.
Mais depuis les fenêtres de son bureau, ses
yeux se posent continuellement sur les Alpes qui se
découpent sur l’horizon lointain et qu’il
imagine déjà ornées d’une
longue promenade pour les skieurs, “le sentier
de l’an deux mille".
Il est resté célibataire et il habite
avec sa vieille maman. “Personne ne voudrait
de moi” disait-il, “je suis trop moche
et en plus je n’ai pas le temps : c’est
le dimanche que l’on a le temps de chercher
une femme et moi le dimanche je suis toujours tout
seul, je suis en haute montagne".
Le samedi après-midi (à l’époque
il y avait encore la semaines de six jours…)
il balance dans le train son grand sac, ses skis et
son piolet, et le soir le voilà arrivé
dans un village de montagne, à l’heure
où les braves gens s’enferment chez eux
pour le dîner.
Il avale un morceu, il dort un peu, et aux premières
lueurs du jour le voici déjà en train
de remonter des crêtes de neige ventées
ou bien en train de traverser des couloirs renflés.
Il essaye de reconnaître un parcours examiné
en été, de choisir le meilleur passage
pour traverser une pente, d’étudier l’endroit
et la meilleure façon de réaliser un
virage. Il n’hésite pas à revenir
sur ses pas en cas de danger; sans oublier de confier
à son appareil photo les cadrages les plus
performants afin d’enrichir ses rapports à
transmettre au CAI.
Ses dix plus belles années se situent autour
des années vingt. Ce fut là une période
intense de travail constant en toutes saisons et par
tous les temps, visant à la réalisation
méthodique et scrupuleuse d’un projet
déjà ébauché durant son
service militaire : l’exploration à ski
de toute la chaîne des Alpes. Ce qui signifiait
l’exploration d’un territoire qui va des
Alpes Maritimes aux Alpes Juliennes, pour montrer
les immenses possibilités que nos montagnes
réservent au skieur-alpiniste et créer
une vaste documentation de tous les itinéraires
possibles.
C’est ainsi qu’il écrivait en 1930
: "L’étude d’un parcours de
ski représente en soi une aventure et elle
procure des satisfactions analogues à celles
d’une première ascension… la liaison
entre les nombreux cols et glaciers et les différentes
vallées est extrêmement intéressante
à cause de la variété de tous
leurs aspects et du travail constant d’observation
et de raisonnement auquel l’on est contraint,
tant pour ce qui est de l’orientation que pour
le choix des passages et des pentes, si bien qu’au
terme de la traversée on a l’impression
d’avoir fait un véritable voyage".
Cette plénitude de sensations intensément
vécues permit à Mezzalama de devenir
le plus grand connaisseur de l’enceinte alpine,
du Tirreno jusqu’au Brenner : en juin 1927 il
réussit avec Ettore Santi la première
ascension au Mont Blanc à skis.
Son fameux sac contenait normalement des rations alimentaires
suffisantes pour au moins trois jours, ses vêtements
d’hiver, trente mètres de corde, des
crampons, des piolets et du matériel photographique.
Son poids variait de 15 à 25 kg, quand il n’était
pas alourdi par les skis. Chose curieuse, il n’utilisa
jamais les peaux de phoque; il en reconnaissait l’utilité
mais tout compte-fait, il préférait
le fart.
Le 31 janvier 1931, dans le vallon de Rochemolles,
au-dessus de Bardonnèche, il participa en tant
que bénévole à la recherche de
vingt et un chasseurs alpins du 3ème régiment,
surpris par une avalanche. Angelo Manaresi se souvient
de lui : “…il marchait d’un pas
long et dégingandé qui ne trahissait
ni fatigue ni âpreté de la montée,
avec tout son fardas sur le dos comme un soldat de
corvée. De temps en temps il levait vers le
ciel son regard serein et ses deux moustaches pointues
qui donnaient à son visage maigre et sombre
une note de bonté et un air d’antan".
Quelques jours plus tard, ce furent en fait les chasseurs
alpins du 6ème régiment, avec les alpinistes
du CAI de Bolzano, qui ramenèrent dans la vallée
son corps privé de vie.
Surpris par le mauvais temps à la cime du Bicchiere,
dans les Alpes Bréonines, il avait été
contraint de rester enfermé pendant trois jours
avec son ami Mazzocchi dans le refuge Elena, glacial
(de nos jours appelé refuge Dino Biasi). Le
quatrième jour, sur le chemin du retour, il
fut renversé et emporté par une avalanche;
son camarade désespéré, après
l’avoir cherché en vain jusqu’au
crépuscule, courut à toute vitesse demander
de l’aide dans la vallée. Le matin suivant,
une main cireuse qui dépassait de la neige
indiquait sa tombe aux secouristes.
Le grand rêve d’Ottorino Mezzalama avait
été brisé dans les montagnes-mêmes
qu’il avait des années durant essayé
de relier en un unique itinéraire. Cependant,
en dépit de tout, la trace de ses skis parcourait
désormais sans interruption toute la chaîne
alpine.
Sa dernière chronique, publiée après
sa mort sur la revue du CAI, semble, dans l’introduction
intitulée “Multi vocati, pauci vero electi”,
vouloir illustrer à ses amis le guide technique
du skieur alpiniste : ce sont ces mêmes principes
qui inspireront la réalisation d’une
grande manifestation sportive en son honneur : le
Trophée Mezzalama.
"Réussir à obtenir le maximum de
ses skis en haute montagne et durant les longues excursions
requiert beaucoup d’entraînement, et plus
la technique sera parfaite, meilleur sera le résultat.
Alors que l’alpiniste peut acquérir assez
rapidement la maîtrise des crampons et du piolet,
pour ce qui est du ski c’est seulement après
un usage prolongé et une grande expérience
que l’on arrive à en tirer tous les merveilleux
résultats qu’il peut donner. Je suis
convaincu, de par l’expérience que j’ai
accumulée après de longues et nombreuses
traversées, que le skieur doit utiliser au
maximum ses skis et qu’il ne doit surtout pas
les réduire à des outils accessoires,
comme le voudraient certaintes personnes –celles-là
mêmes qui en limitant son usage, montrent qu’ils
n’en possèdent pas la pleine maîtrise-;
c’est uniquement en cas de conditions très
particulières du terrain, de la pente et de
la neige que le skieur peut se voir forcé de
déchausser ses skis et de les porter...
En dehors de la technique alpine et de la préparation
physique, il est aussi nécessaire de posséder
une connaissance approfondie de la montagne et de
ses révoltes, ses bontés et ses pièges,
ses invitations, ses repos et ses réveils saisonniers,
de façon à pouvoir prévoir et
prévenir les situations favorables ainsi que
celles présentant des risques...
Une fois que le skieur aura compris qu’il doit
compter uniquement sur ses propres forces et sa propre
habilité, une fois cette pleine assurance et
ce rendement maximum obtenus, ce dernier sera à-même
de s’approprier de toute la contrée des
Alpes à l’aide d’un piolet, de
crampons et de cordes".